07/03/2008
Une leçon de sérénité
...Ou de mauvaise foi?
Espérons que la première hypothèse soit la bonne.
Interview de Laurent Gbagbo
onucifm / mars 2008
Une année après l’accord de Ouagadougou, quelle est votre appréciation générale ?
Merci à l’ONUCI Fm. A Bouaké, Korhogo, Man, Odienné, Bouna, Nassian… la paix est rétablie sur l’ensemble du territoire ivoirien. Les hommes circulent du Nord au Sud en passant par le centre, et de l’Est à l’Ouest en passant par le centre. Hier encore, je recevais des chefs de villages de Sinématiali. Comme j’ai reçu des gens de partout. Il y a un an, cela n’était pas possible. Donc non seulement la paix est revenue sur l’ensemble du territoire mais la circulation est également rétablie. La première preuve c’est que les camions allant au Burkina Faso, le Mali ont repris le chemin de la Côte d’Ivoire. Et aujourd’hui, on ne discute plus du rétablissement de la circulation mais de la fluidité routière parce qu’il y a des coupeurs de route. On est maintenant dans les détails quotidiens, l’ordinaire.
Les audiences foraines ont certes débuté mais il y a des difficultés. Par exemple le manque de matériel pour le personnel.
C’est ce que j’appelle l’ordinaire; les audiences foraines n’avaient pas été jusqu’à leur terme parce qu’elles ne pouvaient aller jusqu’à leur terme. Ce qu’on nous proposait, il y a plus d’un an, ce n’était pas des audiences foraines. C’était tout sauf quelque chose de légal. Il s’agissait de faire les audiences foraines et de délivrer en même temps, sur le même lieu, des certificats de nationalité. Le Président de la république de Côte d’Ivoire n’a jamais accepté cela parce que c’est illégal, c’est hors la loi. Les audiences foraines n’ont qu’un seul objectif : acte de naissance ou certificat de décès. Alors ou bien on fait des audiences foraines ou bien on fait autre chose. Quand on a parlé des audiences foraines, le président de la république ne pouvait que bloquer une dérive qui n’a rien à voir avec la paix ; parce qu’il faut d’abord respecter la loi. Aujourd’hui, les audiences foraines fonctionnent normalement. Vous avez dit qu’il manque du matériel, mais c’est cela l’ordinaire. Quand un sous-préfet est à son poste, je dis que l’Administration est rétablie.
L’accord parle de trois mois, est-ce qu’en trois mois on peut finir les audiences foraines ?
Nous, on fait l’application de l’accord pour avoir la paix. Si pour avoir la paix il nous faut aller à plus de trois mois, on fera plus de trois mois. Si nous estimons qu’au bout de trois mois nous avons fini, nous arrêtons.
L’autre objectif aussi c’était l’identification générale de la population.
Non, on n’a jamais parlé de cela. On doit faire l’identification des électeurs. L’identification de la population aura lieu en 2008. Election ou pas, parce que tous les dix ans, il y a l’identification générale de la population.
Aujourd’hui il y a une bonne partie de la population qui est sans pièce d’identité. Quel autre cadre va régler la situation de ces autres électeurs pour aller à la paix ?
Ne mélangez pas l’identification et le droit de chaque Ivoirien d’avoir une pièce d’identité. Quand on mélange les deux, on est excité, on est excité pour les élections. Et alors on fait faire des dérives au processus électoral. J’ai réglé le problème pour ceux qui ne sont pas Ivoiriens. J’ai supprimé la carte de séjour et j’ai dit que la Côte d’Ivoire reconnaissait les documents émis par leurs pays d’origine. Pour ceux qui sont de nationalité malienne, burkinabé, guinéenne (de la Cedeao), si vous avez une carte d’identité de chez vous ou bien si vous avez une carte consulaire, la Police ou la Gendarmerie doit reconnaître ces documents. Pour les Ivoiriens, depuis 1992 on n’a pas établi de manière régulière des cartes d’identité en Côte d’Ivoire. En 1992, le gouvernement Ouattara sous la conduite de Félix Houphouët Boigny a parlé de carte d’identité infalsifiable. Cette opération s’est arrêtée en 1993 avec la mort d’Houphouët-Boigny. Quand Bédié est devenu président de la république, il a lancé le CMS une autre opération d’établissement de pièces d’identité. Cette opération-là n’est pas allée jusqu’à son terme. Elle s’est arrêtée en 1999 avec le coup d’Etat, le gouvernement militaire de transition ne s’en est pas occupé. Nous sommes arrivés en 2000, nous avons commencé l’établissement des cartes d’identité. Et en septembre 2002, il y a eu la guerre. Donc quand vous dites qu’il y a des Ivoiriens qui n’ont pas de pièce d’identité, c’est vrai. Moi non plus, je n’en ai pas, puisque la carte d’identité que j’avais est périmée. Mais on s’organise pour établir de nouvelles pièces d’identité. C’est tout, ce n’est pas un drame.
L’accord, c’est aussi le désarmement, le DDR. Il y a eu le Centre de commandement intégré (CCI). Mais, il y a toujours deux états-majors. Quelle est votre observation à ce niveau en tant que chef suprême des Armées?
Cela n’est pas grave, je vais régler le problème. J’entends des gens s’inquiéter, souvent hypocritement, souvent très hypocritement. J’entends des gens pousser des hauts cris. Mais ce sont des hauts cris que je comprends. Ce sont des hauts cris hypocrites. Nous allons y aller. Moi, je suis serein parce que je sais qu’on va aux élections tranquillement. Nous avons déjà commencé le DDR ; c'est-à-dire que le front de combats n’existe plus. Le CCI existe, qu’est-ce qu’il nous faut aujourd’hui ? Il nous faut ramasser les armes et les mettre à la disposition du CCI pour qu’il les garde. C’est la seule opération qui nous manque pour le désarmement. Nous allons le faire bientôt, en tout cas nous allons le faire avant les élections.
Il y a quelques obstacles financiers ?
Mais oui, si vous me signaliez des problèmes financiers ou décisionnels, je vous aurais dit qu’il y a vraiment de l’eau dans le gaz. Mais, il n’y a pas d’eau dans le gaz ! Il y a simplement un problème d’argent. Donc on met en veilleuse une opération par rapport à une autre. Tous les deux mois passés, nous étions occupés à rembourser notre dette vis-à-vis de la Banque mondiale. On a fini maintenant.
Une idée des financements…
D’abord, nous comptons sur nous-mêmes. Mais nous demandons aux autres de venir nous aider. Celui qui vient nous aider, c’est tant mieux. Le FMI nous a promis de quelque chose, tout comme la Banque mondiale. On a même fait une table ronde, le premier ministre a prévu une table ronde avec ceux qui ont promis nous aider. Donc le problème n’est pas là. Le problème c’est que ce sont les mêmes recettes et donc un moment nous mettons l’accent sur une opération, à un autre moment nous mettons l’accent sur une autre. C’est pourquoi, on a l’impression d’avancer en dents de scie. On avance effectivement en dents de scie, mais on avance.
Monsieur le président, désarmement avant élection, ou élection avant désarmement?
Il faut appliquer les textes de l’accord. Je me souviens que quelqu’un a dit que ce débat était idiot. Mais, il n’avait pas tort. Ce débat n’a pas sa raison d’être, non. Nous, notre objectif c’est d’appliquer l’accord que nous avons signé. Nous allons faire le désarmement.
Alors, à propos de désarmement, il y a cette question de grades…
Non, non. Le désarmement n’est pas une question de grade. La question du désarmement c’est de ramasser les armes et de les confier au CCI. Vous savez pourquoi je ne parle pas souvent du problème des grades ? Cela fait partie des faux problèmes qui encombrent. Nous avons à la Gendarmerie 12 000 hommes, 5 000 hommes dans la Police. Dans les corps annexes comme la Douane, les Eaux et forêts etc nous avons 6 000 hommes. Ce qui veut dire que nous avons en tout 50 000 hommes. Seulement 430 hommes sont partis à la rébellion, dont 30 sont concernés par le problème de grades. Donc vous comprenez que pour le président de la république qui est le chef suprême des Armées, ce problème n’est rien. Il est en paix, il règle les problèmes importants qui sont devant lui et il avance. Et j’avance, vous me voyez bien avancer et je voudrais que tout le monde avance avec moi.
Nous allons vers les élections. On nous parle de juin 2008. Est-ce que le délai sera respecté ?
Je ne comprends pas les Ivoiriens. On aurait dû faire nos élections en octobre 2005. On ne les a pas faites parce que rien n’était prêt. En 2008 on dit qu’on va faire les élections en juin 2008. Et c’est là que les gens sont inquiétés. Il fallait qu’ils soient inquiétés en 2005. Si en 2005, on n’a pas fait les élections, c’est parce qu’il y a un problème et c’est ce problème que nous sommes en train de régler. Il faut qu’ils regardent si oui ou non nous résolvons ce problème. Il y a les gens qui gèrent les boîtes de nuit, qui circulent, les avions qui n’atterrissaient plus qui atterrissent, des gens qui n’allaient plus dans leurs villages qui aujourd’hui y vont… Comment ces gens peuvent montrer qu’ils sont inquiétés. Enfin, on va faire les élections. Moi, je travaille pour qu’on les fasse en juin 2008. Mais si on ne les fait pas en juin 2008, ce n’est pas la mort parce qu’on ne les a pas faites en octobre 2005. Et il n’y a pas eu la mort.
Donc quelle date vous avancez ?
Moi, je dis juin. Cette date que nous avons fixée. Et c’est sur cette date que nous travaillons. Mais je dis que si nous arrivons en juin 2008, qu’on constate une semaine avant qu’on n’a pas fini, on dira aux Ivoiriens qu’on n’a pas fini. C’est tout. Cela n’est pas un problème. On devait le faire en octobre 2005, j’ai signé un décret on n’a pas pu le faire. Aujourd’hui, nous sommes plus proches des élections qu’on ne l’était en octobre 2005.
Quelle est la qualité de vos rapports avec la communauté internationale ?
Elle est très bonne. Je dirais même qu’elle est parfaite. Je viens même de rencontrer Monsieur Choi (patron de l’Onuci). Nos rapports sont très bons, mais j’ai dit à notre frère Zimbabwéen qui est venu de l’ONU que nous avons eu un problème avec Stoudmann. La Côte d’Ivoire n’a jamais eu de problème avec l’ONU. Mais j’avais un problème avec Stoudmann. Et donc j’ai demandé à l’ONU de le rappeler ; ainsi nous allons travailler. Dès l’instant où l’ONU l’a fait partir, il n’y a plus de problème. La certification (des élections confiée à l’ONU), ce n’est rien. C’est celui qui veut tricher qui a peur de la certification. La certification, c’est pour dire : « Oui les élections sont conformes à la loi. Chacun de ceux qui voulaient a voté. Les élections se sont déroulées dans la paix, dans l’ordre ».
On en vient au dossier de l’unicité des caisses de l’Etat. Où en sommes-nous, au niveau des Impôts, du Trésor?
On n’a pas encore tout réglé. On n’a pas encore mis les douaniers aux autres postes de Douanes. Aujourd’hui, les postes de Douanes qui marchent, ce sont ceux du Port autonome d’Abidjan, de San Pedro, Noé, Bouaké et puis quelques postes de Douanes qui sont sur la frontière Est. Sur la frontière Nord et Nord-Ouest, on n’a pas encore re-installé de douaniers. Cela fait partie des questions que nous sommes en train de régler.
Les Forces nouvelles ne semblent pas prêtes à céder la collecte des ressources à l’Etat…
Mais pourquoi ? On a signé un accord, il faut bien l’appliquer. Ne vous en faites pas Madame. Quand on aura installé les douaniers, je appellerai tous les journalistes. Il n’y a pas deux Etats, il y a un seul Etat. Les Forces nouvelles ont signé l’accord de Ouagadougou pour dire qu’il y a un seul Etat. C’est pourquoi on fait des progrès. Sinon, on n’aurait pas fait de progrès.
Le même problème se pose aussi au niveau du redéploiement de l’Administration ?
Il n’y a pas de problème Madame, ou bien vous ne suivez pas bien. Nos Préfets ont des problèmes avec nous et non avec les forces nouvelles ; parce qu’on n’a pas encore mobilisé tous les fonds (les voitures, les maisons) pour les leur envoyer. Ce qui fait qu’ils dorment dans des studios où ils reçoivent en même temps les gens. Ces problèmes concernent l’Etat central et non les Forces nouvelles..
Quelle doit être la part de chacun pour avoir des élections libres, transparentes ?
L’Etat de Côte d’Ivoire est organisé, il y a une institution qu’on appelle la CEI. Pour éviter les fraudes, on a retiré l’organisation des élections au Ministère de l’Intérieur. On a donc créé la CEI. C’est elle qui organise les élections.
Et la Sagem qui est chargée de l’Identification ?
Les opérateurs techniques qui ont pour rôle de faire l’identification, il y a l’INS et la Sagem.. Quand vous dites la Sagem pour l’identification, c’est faux. Quand vous dites l’INS, c’est faux. C’est l’INS et la Sagem.
Et qu’est-ce qui revient à l’INS, à la Sagem ?
Un décret est en vue sur leur collaboration. J’attends le Premier ministre pour qu’il me soumette ce décret. Mais ce sont les deux (opérateurs). Depuis que la Côte d’Ivoire organise les élections en 1945, nous avons une institution publique, la DGS : la direction générale des statistiques. Mais la Sagem et l’Ins doivent définir ensemble leur collaboration. Et je vais prendre un décret.
Monsieur le Président, quelle est votre opinion sur le clin d’œil du RDR aux Forces nouvelles ?
Je n’ai pas d’opinion.
Les gens ont besoin d’être éclairés sur la gestion des médias d’Etat.
A la télévision, il y a une règle : la règle des trois tiers. Le gouvernement et ceux qui dirigent ont un tiers du temps pour expliquer leur politique. Les partis qui soutiennent l’Etat ont un tiers et puis l’opposition a un tiers. Alors, il y en a qui ne sont pas présidents et qui veulent passer à la télévision comme s’ils l’étaient. Il y a ceux qui voudraient à la limite faire mes messages de chef d’Etat à ma place. Il faut leur dire d’attendre les élections, on verra. S’ils sont élus, s’ils ne sont pas, ils attendront une fois, ils attendront cinquante fois.
Comment va le FPI ?
Je ne suis pas le président du FPI. (…)
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