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10/03/2008
Ivoirité...à la française?
L'histoire d'une crise identitaire au pays des soldats de la force Licorne. L'histoire de milliers de comoriens qui deviennent "étrangers dans leur propre pays" et qui, par la même occasion, paient le plus lourd tribut à la politique de reconduite à la frontière des clandestins. L'histoire d'un microscopique Territoire d'Outre Mer africain qui, à l'instar de nombreux états du continent, subit les affres du partage "aléatoire" des frontières.
Mayotte, une société disloquée : français, mais à quel prix?
Rémi Carayol,afrik.com, février 2008,morceaux choisis
La course aux sans-papiers a réellement débuté à Mayotte en octobre 2005 lorsque, dans une lettre adressée au préfet de l’île, le ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, avait fixé l’objectif de 12 000 reconduites à la frontière pour l’année 2006. Ce chiffre paraissait alors invraisemblable : en 2005, « seules » 6 000 reconduites avaient été comptabilisées, alors que le « record » avait été réalisé en 2004 avec 8 000 reconduites. Cependant, au mépris des droits des personnes, l’objectif a été largement dépassé : en janvier 2007, la préfecture s’est vantée d’avoir réalisé 13 253 reconduites en 2006 (pour un total national de 24 000 reconduites), essentiellement à destination de l’Union des Comores d’où provient la grande majorité des migrations. Et pour cause : jusqu’en 1975, Mayotte et les trois îles des Comores indépendantes, Anjouan (Ndzuani), la Grande Comore (Ngazidja) et Mohéli (Mwali) formaient un seul ensemble. Alors que depuis des siècles, les échanges se faisaient naturellement entre les îles, au gré des besoins économiques et des réalités démographiques la donne a changé lorsqu’en 1974 les Mahorais ont voté « non à 66 % à l’indépendance, tandis que les autres îles optaient à une écrasante majorité pour le « oui ». Lorsque la gauche française arriva au pouvoir en 1981 , elle mit fin au visa instauré après la « séparation ». Ainsi, durant une quinzaine d’années, les Comoriens purent se rendre librement, sans remplir aucune formalité administrative, à Mayotte. L’immigration était alors assez faible, basée sur des échanges commerciaux et familiaux.
Visa Balladur : le Comorien devient la cause de tous les maux
Ce n’est qu’au début des années 1990 que Paris a commencé à financer le développement de l’île, et que l’ambition des dirigeants mahorais de voir leur territoire érigé en département d’outre-mer (Dom) a été prise en compte par l’administration. Commença alors le processus d’intégration aux institutions métropolitaines qui pourrait quasi aboutir en 2008 à l’érection de Mayotte en Dom. Cette marche vers une éventuelle départementalisation s’accompagne d’une vaste entreprise d’assimilation culturelle. En 1993, alors que des grèves secouent l’île, les leaders politiques mahorais incapables de répondre aux attentes de la population agitent le chiffon rouge de l’immigration, qui devient l’explication de tous les maux. Ils réclament la mise en place d’un visa entre Mayotte et les autres îles de l’archipel. Des manifestations sont organisées pour faire pression sur les pouvoirs publics, qui cèdent fin 1994. Le 18 janvier 1995, le gouvernement Balladur instaure un visa pour tout ressortissant comorien souhaitant se rendre dans l’île restée française. Pourtant, les flux ne se sont pas taris, au contraire. Les arrivées en provenance d’Anjouan, en plein marasme économique depuis la crise sécessionniste de 1997, sont toujours plus nombreuses. Le moyen le plus utilisé est le kwassa kwassa, vedette utilisée pour la pêche dans laquelle peuvent s’entasser plusieurs dizaines de personnes pour effectuer la traversée entre Anjouan et Mayotte. Si la distance est courte - soixante-dix kilomètres -, la route est dangereuse : on estime à plus de trois mille le nombre de personnes disparues dans ce bras de mer entre 1995 et 2003. La politique migratoire a connu un nouveau tournant très strict avec l’arrivée au ministère de l’intérieur de Nicolas Sarkozy, en 2002, et l’élection, la même année, du député Mansour Kamardine (UMP). La chasse aux « clandestins » est alors devenue la priorité des forces de l’ordre. De fait, non seulement les sanspapiers de fraîche date ont été renvoyés en masse, mais les Comoriens présents sur le territoire mahorais depuis de nombreuses années sont eux aussi devenus la cible des autorités. La barre a été placée tellement haut en matière d’expulsions que toute considération humaine a disparu.
L’histoire de Salima est plus révélatrice encore de la situation à laquelle sont confrontées des familles entières. Âgée de cinquante cinq ans, cette mère de cinq enfants dont trois filles, elles mêmes mères de deux enfants chacune, tous nés à Mayotte, n’avait jamais demandé de titre de séjour. Le 5 janvier 2006, alors que des policiers organisaient une descente dans son quartier, elle a été arrêtée. Arrivée à Mayotte quatorze années auparavant, elle était reconduite à la frontière le soir même. À cinquante cinq ans, Salima s’est trouvée dans l’obligation de refaire sa vie dans un village où elle n’avait quasiment plus aucune attache. « Comment puis-je comprendre, moi qui ai vécu à Mayotte depuis quatorze ans ?, disait-elle quelques jours après son « retour » au village natal. Mon fils, lui, est français. Ses quatre soeurs et moi avons le droit d’obtenir la nationalité. Et pourtant on m’expulse comme ça parce que le préfet en a décidé ainsi ! J’ai perdu mon mari là-bas. Il y est enterré. Et mes enfants y ont tous grandi. Ce n’est pas juste. Je croyais que Mayotte était un pays de droit mais visiblement non. »Des familles déchirées
Les familles ainsi déchirées sont nombreuses à Mayotte. S’il est rare de trouver un Mahorais qui ne possède pas des racines dans l’une des autres îles, il est tout aussi exceptionnel de rencontrer une personne dans l’une de ces îles qui ne compte un membre de sa famille à Mayotte. Une réalité qu’il fait bon cacher, cependant. En effet, la politique de l’administration française n’est pas impopulaire. Au contraire, elle correspond à la volonté de la majorité de la population. Régulièrement, des Mahorais descendent dans la rue afin de réclamer le renvoi des sans-papiers. Ce fut le cas en septembre 2003 à Bandrele, au sud de Mayotte, lorsque plusieurs dizaines de femmes ont jeté des pierres sur les maisons abritant des « clandestins ». « On veut qu’ils partent tout de suite, annonçait à la cantonade l’une des meneuses de cette manifestation, selon laquelle les sans-papiers étaient à l’origine de vols et de bagarres dans le village. Ils encombrent l’école. De nombreux Mahorais ne sont pas acceptés à cause d’eux », ajoutait-elle. Cette montée de température comme les Comores en connaissent souvent n’a pourtant pas été suivie de faits, comme le notait le maire du village, peu surpris : « Je le savais. Tout simplement parce que […] ce sont celles qui manifestent qui hébergent des clandestins », expliquait-il après les quelques heures d’hystérie. Et lorsque le 16 septembre 2004, le préfet de Mayotte de l’époque, Jean-Jacques Brot, affirme en direct sur Télé Mayotte à propos des sans-papiers que « ces gens n’ont rien à voir avec Mayotte », personne ne trouve à y redire.
Ce rejet identitaire est d’autant plus frappant que l’intégration des Mahorais dans la République française met de facto tous ceux qui vivent à Mayotte sans posséder la nationalité française hors du champ de la légalité. La juxtaposition du droit français au droit coutumier pousse ainsi dans la clandestinité des dizaines de milliers de Comoriens qui, bien que se soumettant aux mêmes lois traditionnelles que les Mahorais, n’existent plus aux yeux de l’administration. « Avec l’intégration de la spécificité mahoraise au Code civil, une ligne relativement claire a été tracée : l’ensemble de la population mahoraise française est appelée à être régie selon les règles métropolitaines et les particularismes locaux les plus incompatibles avec le droit français (polygamie, répudiation, règles de transmission du nom et du patrimoine…) sont voués à disparaître tandis que la justice des cadis (juges religieux) doit s’effacer.
Cependant, les Mahorais, dans leur volonté d’être Français et de se plier aux règles de la métropole, n’en restent pas moins comoriens dans l’âme. La vitrine assimilationniste cache ainsi l’arrière-boutique qui, elle, reste comorienne. Combien de Mahorais, ne pouvant plus être, selon la loi, polygames, continuent de se marier devant le cadi avec une deuxième voire une troisième femme, souvent non française, afin de se plier aux règles sociales en vigueur depuis des siècles ? Combien continuent d’héberger des frères, des soeurs ou des cousins sans-papiers, malgré la répression accrue depuis septembre 2006 contre le travail clandestin ? Si « Mayotte est ainsi un des laboratoires outre-mer de l’abaissement des droits des étrangers », l’île est également devenue le théâtre contemporain de l’acculturation d’une partie de la population tandis que l’autre partie conserve ses propres codes hérités des siècles précédents. Cette dislocation est d’autant plus sensible qu’elle se fait au sein même des familles. Et à leur détriment.
Illustration : Mayotte people par Julien dit Joulian
22:00 Publié dans arbre à palabres | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : mayotte, comores, immigration, france, colonisation
Commentaires
Merci Djé, tu peux à présent profiter de la vidéo de l'impératrice.
Ecrit par : Yoro | 10/03/2008
encore une fois, merci Djé pour ces infos... mêmes si elles ont le don de réveiller chez moi une sourde colère contre l'autre pantin...
Ecrit par : Madison | 10/03/2008
Merci Madi, pour ton passage mais une fois n'est pas coutume je vais prendre la défense de l'autre pantin, du moins en partie. Imaginons que lors du dernier référendum sur la constitution européenne mon Dauphiné de résidence ait été le seul département à répondre par oui. Appliquerait on pour autant cette constitution dans mon département? J'extrapole un peu trop peut être mais cette image résume à mon avis le problème mahorais.
De mon point de vue cette situation est due en grande partie au vote de 1976. Donc oui tu peux avoir de l'aversion pour l'autre pantin mais dans le cas présent je dirai qu'il ne fait qu'accentuer la gabegie installée par ses prédecesseurs colons.
et désolé d'être une source d'ire récurrente pour toi, pour te consoler voici deux belles infos que j'avais postées sur mon ancien blog.(ps : certains liens ne fonctionnent plus)
http://y-voir-plus.ivoire-blog.com/archive/2007/12/25/sol-invictus.html
Bonne journée
Ecrit par : Djé | 11/03/2008
eh ouais comme quoi colonisation coopération francophonisation mondialisation exclusion riment bien ensemble.....
peace......
Ecrit par : p'tit papillon | 16/03/2008
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